Image - Atlantico écrit : “Pourquoi la répression “disproportionnée” de la Manif pour tous est bien plus qu’un simple accident de parcours de ce gouvernement”

Atlantico écrit : “Pourquoi la répression “disproportionnée” de la Manif pour tous est bien plus qu’un simple accident de parcours de ce gouvernement”


Alors que le défenseur des droits Jacques Toubon a de nouveau épinglé le Gouvernement sur son usage disproportionné de la force dans le cadre de la répression du mouvement de la Manif Pour Tous en 2013, l’héritage de défense des libertés qu’a longtemps cultivé la gauche semble aujourd’hui s’éloigner de plus en plus.

Atlantico : le défenseur des droits a épinglé le Ministère de l’Intérieur pour son usage disproportionné de la force contre certains militants de la Manif pour tous en 2013, avec notamment 40 mères de familles encagées pendant 2h alors qu’elles manifestaient pacifiquement sur le Champ-de-Mars. Selon vous, est-ce que la réaction du Gouvernement face à ce mouvement a été correcte et proportionnée ?

Ludovine de la Rochère : La réaction du Gouvernement a été tout à fait disproportionnée et absolument contraire à un certain nombre de libertés fondamentales, et cette propension n’a fait qu’augmenter avec le temps.

Ni le Président de la République, ni le Gouvernement ne souhaitaient débattre et ouvrir un dialogue. Quand François Hollande a reçu la porte-parole de la Manif pour Tous en janvier 2013, il disait trois jours avant “Je les reçois, mais je ne changerai rien au projet”, ce qui est quand même un refus explicit de dialogue et un manque de respect total de la démocratie. Nous avons donc dû intégrer dans nos revendications et nos slogans l’appel aux autorités à respecter la démocratie. Au départ on demandait des Etats généraux et un référendum. Non seulement le dialogue a été refusé, mais il y a eu un vrai déni de démocratie face au mouvement de la Manif Pour Tous. Cela a été ressenti très fortement par nos militants. Un autre élément majeur, c’est cette pétition de 700 000 signataires collectée en trois semaines qui a été piétinée et déclarée non recevable. Cela a introduit de grandes difficultés pour nous en termes de manifestations, de liberté d’expression et de circulation de nos militants.

Sur le côté répressif, il y a beaucoup à dire. Un grand nombre d’actions en justice sont en cours, et il y a déjà eu en juillet 2013 un rappel à l’ordre de la France sur cette question-là de la part du Conseil de l’Europe. De plus, le défenseur des droits a déjà par deux fois attesté l’usage disproportionné de la force publique. Dans tous nos évènements, du début de la manifestation jusqu’à la dispersion finale, il n’y a pas eu sur le parcours le moindre problème, pas la moindre poubelle renversée. Même les services de nettoyage nous ont appelés pour nous dire qu’ils trouvaient la voie publique bien plus propre que d’habitude dans le cadre d’une manifestation. Il y a eu en effet des débordements, mais après les manifestations. Le Ministre de l’Intérieur de l’époque, Manuel Valls, a agi de deux manières. Il n’a cessé de faire un amalgame volontaire entre les débordements extérieurs et ce qu’il se passait à l’intérieur, et n’a cessé d’utiliser le vocabulaire de la violence pour pointer du doigt un extrémisme supposé du mouvement. Quand on fait le parallèle avec les dégâts sur le Trocadéro suite à un événement du PSG, la différence est énormissime. Néanmoins, à chaque manifestation, Manuel Valls prétendait que c’était dangereux, que les familles devaient venir sans leurs enfants, etc. Il voulait démobiliser et faire croire à un extrémisme qui n’a jamais existé. Pour faire peur aux sympathisants, la pression n’a cessé d’augmenter. En mai-juin 2013, il y a eu environ 1000 interpellations à Paris, sous prétexte de contrôles d’identités alors que dans 99% des cas, les militants avaient leurs papiers d’identité. Il n’y avait aucune raison de les emmener passer 12 heures ou 20 heures au poste. Par ailleurs, les gens retenus pendant des heures étaient libérés sans le moindre document officiel attestant de ce qui était arrivé. Il n’y a jamais eu de condamnation car il n’y avait tout simplement rien à leur reprocher.

Néanmoins, la pression ne s’est pas relâchée, ils sont allés jusqu’à mettre en prison un jeune qui a été libéré en appel parce qu’il n’y avait rien à reprocher à ce jeune. Je pense qu’il y a eu une volonté sincère de faire croire à la violence et de faire peur au public. Soit une utilisation très politique des possibilités qu’a un Etat d’utiliser la force publique. Un autre cas très emblématique : la question du port du sweat. Celui qui portait le sweat de la Manif Pour Tous était susceptible de se faire interpeller et d’être emmené au poste sans la moindre raison. Porter un simple t-shirt rose a conduit à des interpellations. Il y a donc eu un non-respect des libertés fondamentales que nous avons sans cesse dénoncé.

Enfin, nous avons eu de grandes difficultés à pouvoir organiser des manifestations, avec un nombre stupéfiant d’interdictions. Or, la manifestation n’est pas soumise à un régime de demande d’autorisation, mais à un principe de déclaration. Le pouvoir a clairement usé et abusé des armes à sa disposition pour empêcher au maximum l’expression des opposants à son projet.

Philippe Bilger : Je n’ai participé moi-même à aucune manifestation, l’opinion que je vais formuler est donc celle d’un citoyen informé médiatiquement. A partir de là, il est évident que la Manif pour Tous a été mal traitée lors des manifestations. C’est comme si, à l’égard de ces manifestants qui avaient le droit de protester contre le mariage pour tous qui n’était pas encore voté, l’Etat avait voulu faire preuve d’une autorité, d’une force et d’une rigueur qu’il était incapable de mettre en œuvre dans d’autres circonstances. Autrement dit, des manifestants déterminés, convaincus mais pacifiques lui permettaient d’asseoir plus aisément une autorité qu’avec des brutes ou des voyous. C’est très clair.

Historiquement, la gauche est souvent associée à la défense des libertés fondamentales telles que la manifestation ou la liberté d’expression. Quand on voit que le Gouvernement est critiqué par le Défenseur des Droits, n’est-ce pas un peu paradoxal ?

Philippe Bilger : Oui, même s’il ne faut pas oublier que le défenseur des droits, c’est Jacques Toubon, qui même à droite avait une position un peu atypique. Le Défenseur des Droits n’est pas pour moi parole d’évangile, mais il n’empêche que pour la Manif Pour Tous, il n’a fait que relever en quelque sorte un constat que le citoyen de base et la communauté nationale avaient déjà pu faire. La gauche du côté des libertés ? En principe, bien sûr. Mais il me semble que depuis quelques années, on ne peut plus faire un partage aussi net entre la gauche qui défendrait les libertés et la droite qui ne défendrait que la sécurité.

Il me semble par exemple que la liberté d’expression aujourd’hui est davantage défendue par des esprits atypiques de droite que par la gauche classique. Au fond, les libertés sont peut-être paradoxalement plus défendues par une vision politique et philosophique de droite et libérale alors que la gauche est plus attentive au souci d’égalité jusqu’à l’absurde. Ces catégories n’ont plus grand sens. Chaque camp se revendique comme dépositaire de ces vertus-là. Mais si on veut bien examiner la pratique sociale et politique, on s’aperçoit que la manière dont la gauche s’estime propriétaire de certaines valeurs et de certaines vertus est très abusive.

Peut-on dire que la gauche, qui se veut dépositaire de la notion de bien et de la défense des libertés, en profite pour se donner moins de limites dans son action répressive ? En se disant qu’au final, on pardonnera toujours plus facilement ce genre d’écarts sécuritaires à la gauche qu’à la droite…

Philippe Bilger : Certainement, mais de toute manière, gauche et droite confondues, on n’a pas une vision philosophique et politique d’un humanisme vigoureux. On n’a jamais connu un pouvoir capable à la fois de mettre en œuvre un humanisme et de le rendre vigoureux et vertébré. Regardez le changement de pied total de François Hollande en matière de lutte antiterroriste, dont je me félicite. Regardez à quel point il est critiqué au sein de son propre camp, et comme la droite semble éviter de lui apporter son soutien… Lorsque la gauche accomplit une révolution brutale sur le plan de la sécurité dont elle découvre les exigences, je crois qu’elle a du mal à faire valider les choses par son propre camp.

Un point intéressant toutefois : on met depuis le 13 novembre des dispositifs en place, uniquement dans la lutte contre le terrorisme, or on s’aperçoit que le projet de loi que le Gouvernement s’apprête à déposer une mesure qui va servir également à la lutte contre la criminalité et la délinquance ordinaire, dont François Hollande se désintéresse habituellement, et Christiane Taubira encore plus que lui. C’est nouveau car dans le rapport très trouble et très équivoque de la gauche avec la sécurité, la seule manière dont elle jugerait légitime d’être vigoureuse, c’est dans des domaines qui ne relèvent pas directement de la criminalité et de la délinquance ordinaire, mais touchent des crises exceptionnelles comme celle qu’a créée le terrorisme.

Juridiquement, il y a plusieurs dossiers de ce genre qui parsèment le mandat de François Hollande (les tensions aux abords de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, la mort de Rémi Fraisse au barrage de Sivens, etc.). La gauche est-elle en train de se décomplexer par rapport à certaines pratiques qu’elle dénonçait quand elle était dans l’opposition ?

Philippe Bilger : Sûrement, mais il faut être clair. Demain, la droite revient au pouvoir, c’est tout simplement le poids du réel et le choc des responsabilités. On peut discuter des modalités techniques avec lesquelles la gauche exerce (ou pas) son autorité, mais on ne peut pas tirer de conclusion définitive sur l’incompétence de la gauche au pouvoir sur ce sujet. N’importe quel pouvoir confronté à des crises de cette nature pourrait connaître des tragédies de ce type sans être forcément coupable. La gauche est toutefois sans doute moins à l’aise avec le concept d’autorité. Il est possible qu’elle le gère plus mal que la droite, même si on a connu pendant les cinq ans du mandat de Nicolas Sarkozy des moments où j’ai trouvé l’autorité de l’Etat très faible. Elle est moins à l’aise car l’autorité renvoie à une certaine conception de l’existence aussi bien singulière que collective. Elle donne l’impression d’une hiérarchie qui fait apparaître des “inférieurs” et des “supérieurs” et fait éclater la notion d’égalité. Quand on veut imposer l’autorité de l’Etat, cela impose d’accepter l’idée qu’il y a des victimes, des innocents et des coupables. Il y a des fauteurs de trouble et des gens qui sont victimes de ces troubles-là. C’est une idée qui ne rentre pas volontiers dans le catéchisme de la gauche.

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