Chronique : « Le meilleur manuel anti-GPA est écrit par des partisans de la GPA »

Catherine Mallaval et Mathieu Nocent publient ce qu’ils voulaient être un essai pro-gestation par autrui (GPA). L’esprit de l’introduction est celui d’une pensée positiviste, où tout ce qui est, doit appartenir, au nom de l’état des faits, d’une nouvelle éthique du désir et d’un droit à l’enfant. Mais très vite, en lisant cet essai, ces auteurs qui croyaient montrer le caractère inéluctable de la légalisation de la GPA, montrent et démontrent à leurs corps défendant qu’il faut au contraire, urgemment, l’interdire. Son titre lui-même, « Mais qui est la mère ? », résume à lui seul l’impasse de la GPA. Impasse humaine, psychologique, métaphysique, éthique. Ainsi, chaque page est minée. Une fois tournée, elle explose à la figure du lecteur. Tout le paradoxe de ce livre, que les auteurs n’ont pas vu, c’est qu’il soulève plus de questions vertigineuses, insolubles, qu’il n’apporte de réponses convaincantes. Aveuglés par leur militantisme, les auteurs ne voient les arguments des opposants que comme les scories d’une pensée humaniste qu’ils appellent à dépasser grâce à la technique et au triomphe de la volonté (« empowerment »). Mais cela ne fonctionne pas. La GPA apparaît plus que jamais pour ce qu’elle est : un chaos humain.

Naturellement, le passage obligé est d’abord une recension d’histoires d’hommes et de femmes ayant eu recours à des GPA. Tout y est : des difficultés pour trouver une mère porteuse aux émotions des naissances. On pleure, on rit – mais on souffre également devant les motivations, les parcours, les questions que les mères porteuses, les parents et les familles se posent. « Je me questionne encore beaucoup » déclare Suzanne, commanditaire d’une GPA. Car rien ne nous est épargné sur les intermédiaires, les contrats commerciaux, les motivations des mères porteuses, leur altruisme ou leur égoïsme, leurs besoins de rembourser des « prêts immobiliers », les embryons triés, les non-dits aux mères porteuses…. « Cristina, par exemple, n’a pas su que trois embryons avaient été transférés dans son ventre ». Ou encore les serial gestatrices, des « bouddhistes (qui) ont un rapport au corps différent », les interrogations sans fin des commanditaires. Pour celui qui sait lire, la plupart des histoires contées sont périlleuses, leurs conséquences dépassent leurs acteurs et les happy end demeurent compliquées, douloureuses malgré tout.

A la lecture des témoignages, une question vous envahit : « est-ce raisonnable ? » Marie, la compagne de Suzanne, son « roc » pendant la GPA, rappelle sans détour que « quand les gens réduisent une GPA à louer un ventre, j’ai envie de leur dire : on voit que vous n’avez jamais vécu une grossesse pour autrui ! Si vous pensez qu’il y a juste le ventre qui est impliqué là-dedans, vous n’avez rien compris ! […] Le ventre, il ne va pas tout seul aux échographies″… » La tête aussi.

Caroline, née par GPA, le confirme – son témoignage à lui seul devrait mettre le holà à la GPA – : « Quel geste altruiste ? interroge-t-elle. Ça reste de la folie de faire ça. Il y a mille et une autre façons de faire de belles choses, d’aider […] Je suis farouchement contre la GPA. » Naturellement, ce témoignage est contrebalancé par celui de Morgan, australienne, née d’une GPA, qui assure avoir grandi normalement : « La GPA, pour moi, ce n’est même pas un sujet ! » Sauf qu’elle témoigne publiquement pour la défendre… Peut-être est-ce un peu plus compliqué qu’elle ne le dit ! Et nos deux auteurs de conclure par une question bien légère (trop légère compte tenu des enjeux !) : « Et alors, ça vous pose un problème ? ».

A nous, oui. Il n’y a pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir. Les témoignages des couples ayant eu recours à la GPA et d’enfants nés par GPA auraient dû interpeller fortement, violemment, les auteurs. Tant et tant de questions soulevées auraient dû les conduire à s’interroger : « sommes-nous sur la bonne voie ? Est-ce cette humanité dont nous voulons pour les enfants ? Que deviennent dans ce bouleversement l’anthropologie, la famille et la filiation, fruits de l’humanisme occidental ? »

Il s’ensuit des débats entre experts, partisans et (pas toujours) opposants à la GPA, médecins, sociologues, psychiatres et juristes. Chacun soulève, consciencieusement, et sans s’en rendre compte pour les pro-GPA, de nombreuses interpellations qui sont autant de mines. Le lecteur, qui n’est plus indemne à ce stade de la lecture, n’a plus qu’un réflexe, sortir le fanion blanc du principe de précaution, et une exigence, qu’on écoute ces experts métamorphosés en lanceurs d’alertes volontaires ou involontaires, et qu’on arrête tout ! Il se dit à chaque ligne que les GPA font naître des situations humaines qui tournent à des imbroglios psychologiques et juridiques insolubles où tout le monde est perdant : les adultes, les enfants, la société. Mais comme la vie est là, le droit se fondant dans le désir, les adultes jouent avec le feu, pariant sur la résilience des enfants ainsi conçus. Et les auteurs se raccrochent aux branches pour conclure ces échanges en citant des études sensées appuyer leur démonstration. Mais ces dernières résonnent comme des pirouettes intellectuelles  qui n’ont rien de spirituel.

 « Mais qui est la mère ? » est un boomerang dont la démonstration en faveur de la GPA revient à la figure de ses auteurs. Cet essai est un vibrant plaidoyer pour l’abrogation universelle de la GPA. Aussi, nous appelons Catherine Mallaval et Mathieu Nocent à relire et comprendre ce qu’ils ont écrit, puis à rejoindre la cohorte des opposants de tous horizons à la GPA.