Chronique : « L’écriture inclusive, un outil politique à côté de la plaque »

L’égalité n’est pas encore de ce monde, c’est un fait. En ce qui concerne les femmes, si elles ont acquis, en France, les mêmes droits que les hommes, elles continuent à gagner moins qu’eux, siègent moins dans les conseils d’administration, passent plus de temps à s’occuper de la maison, etc. Aussi, fort de ce constat, un courant idéologique, dans lequel nous retrouvons de nombreuses associations féministes et LGBT, militent pour faire « véritablement » changer les mentalités. Un moyen, parmi d’autres ? Le langage, ce moyen de communication à travers lequel se construisent les représentations, avec leurs stéréotypes. C’est ce que disait Roland Barthes dans sa leçon inaugurale au Collège de France : « Toute langue est fasciste ». La langue est au service d’un pouvoir. Ici, celui du patriarcat. Pour l’abattre, changeons alors le langage.

L’écriture inclusive a donc pour objectif d’assurer une égalité des représentations entre les hommes et les femmes. Exemples de conventions recommandées par l’association Mots-Clés  pour cesser « d’invisibiliser » les femmes : accorder en genre les noms de fonctions, grades, métiers et titres, par exemples « présidente », « directrice », « chroniqueuse », « professeure », « intervenante », etc. ; user du féminin et du masculin, par la double flexion, l’épicène ou le point milieu, par exemples « elles et ils font », « les membres », « les candidat·e·s à la Présidence de la République » ; ou encore, ne plus mettre de majuscule de prestige à « Homme » ou mieux, ne plus parler d’homme pour parler des hommes et des femmes et écrire « droits humains » ou « droits de la personne humaine » plutôt que « droits de l’Homme ».

Cette écriture éminemment politique, quoique compliquée, se diffuse peu à peu. Des ministres twittent en usant de l’écriture inclusive ; des administrations publient des chartes encouragées par le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCE) qui en a fait son cheval de bataille ; des enseignants prétendent qu’il faut quelques minutes à leurs élèves du cours élémentaire pour comprendre la logique de l’orthographe inclusif…

Et puis, on voit et on entend des hommes et des femmes témoigner qu’ils ont été touchés par le feu d’un nouvel esprit qui change leur vision du monde, un monde où hommes et femmes seraient à la fois différenciés et indifférenciés. Avec la foi des nouveaux convertis, ils ont cette vigueur, cette ardeur à vouloir convaincre de les suivre. C’est ce qu’a fait la maison d’édition Hatier qui a édité un manuel scolaire adoptant les règles de l’écriture inclusive en féminisant tous les noms. On y lit que « grâce aux agriculteur.rice.s, aux artisan.e.s et aux commerçant.e.s, la Gaule était un pays riche ». Alléluia ! Hatier, sentant le filon, jette par-dessus bord les règles de la langue française. L’école française s’enfonce dans les limbes du classement PISA, mais Hatier a la réponse : les enfants n’arrivent pas à apprendre la langue française, compliquons la davantage !

Jusqu’où ira-t-on ? Le mouvement à l’offensive pour imposer l’écriture inclusive est éminemment idéologique, égalitariste et même paranoïaque : il se perd dans les détails à force de voir de l’inégalité partout, y compris quand un homme fait preuve d’attentions en société envers une femme. A côté de la plaque, il ne voit plus les combats bien réels à mener pour défendre les femmes, comme celui de la lutte nécessaire et urgente contre la pratique des mères porteuses.

En provenance des Etats-Unis, ce mouvement est le reflet d’une société nord-américaine qui n’est pas la nôtre, où les hommes et les femmes ne fondent pas leurs relations sur la même histoire, les mêmes usages. C’est faire fi de notre histoire, de la richesse de notre langue, de sa subtilité, de ses évolutions continues (jadis le mot chance était du genre masculin…) et de la spécificité des relations hommes-femmes, moins violentes et plus harmonieuses en France qu’outre-Atlantique. N’est-ce pas d’abord cela qu’il convient de préserver et de faire évoluer comme il se doit, sans diktat, tout en continuant d’éduquer les hommes ?