Chronique : « L’écriture inclusive, un « absolutisme navrant » »

Le parti de l’écriture inclusive tente une nouvelle fois de frapper. Ils sont 314, de toutes régions françaises. Ils « s’engagent à ne plus enseigner la règle de grammaire résumée par la formule « le masculin l’emporte sur le féminin » ».

En découvrant cette pétition, l’auteur (neutre) de cette chronique a été pris d’un vertige et d’une grande tristesse. Parce qu’amoureux de sa langue et des lettres françaises. Ils sont universitaires, normaliens, certifiés, agrégés de lettres. Ils ont écrit des mémoires, des thèses, des romans. Ils sont fous de littérature au point d’enseigner la langue française, c’est-à-dire ses règles, sa grammaire et les auteurs qui s’en sont emparés pour faire le récit de nos vies. Leurs œuvres sont l’héritage, le patrimoine de tous les Français. Ils se nomment Rabelais, Saint-Simon, Sévigné, Rimbaud, Proust, Morand, Vaillant, Gary, Yourcenar, Sagan… Il y en a tant et tant. Ils sont écrivains, et peu importe qu’ils soient homme ou femme. Je ne connais pas une littérature masculine, je ne reconnais pas une littérature féminine. Je ne connais que des textes. Et je reprends à mon compte le télex que le peintre Balthus adressa à un critique d’art avant une exposition « Commencez ainsi : Balthus est un peintre dont on ne sait rien. On peut à présent regarder ses tableaux. » Je ne veux rien savoir des écrivains. Je ne veux que leurs textes avec notre langue, riche, profonde, subtile et sa grammaire prodigieuse au point qu’il en existe une agrégation dont deux des lauréats ont été Léopold Sédar Senghor et Roger Caillois.

Que viennent faire les raisons invoquées par les pétitionnaires que la République aurait « en reconduisant l’ordre de valeur qui est à son fondement (de la règle) un ordre que les classes politiques maintenaient parallèlement, en refusant aux femmes les droits politiques jusqu’en 1944, et en refusant plus longtemps encore de leur ouvrir les grandes écoles ou d’abroger les dernières dispositions du « Code Napoléon » » ? Mais toutes ces femmes pétitionnaires, ne sont-elles pas diplômées de l’enseignement supérieur ? Quel rapport avec le XIXème siècle ? Avec le droit de vote des femmes auquel la gauche s’opposa aussi longtemps qu’elle le put ?

Quel rapport y-a-t-il avec le fait que les femmes gagnent « moins que leurs collègues », ou « accompliss(ent) des corvées dont leurs compagnons se dispensent, ou de supporter leurs coups, s’il est admis au plus haut niveau que « le masculin l’emporte sur le féminin » » ? Que vient faire « La lutte contre les stéréotypes de genre, qui est essentielle au progrès de l’égalité réelle des femmes et des hommes, [qui] ne peut être efficacement menée si cette maxime n’est pas mise au ban de l’école » ?

Ces arguments sonnent comme la reprise de la vulgate marxiste de la lutte des classes, dont l’idéologie du genre est imprégnée. Cette dernière a repris de la précédente son côté totalitaire pour décrypter le monde, ses difficultés, ses inégalités et ses injustices, politiques, économiques, sociales et culturelles. Les signataires politisent la langue pensant y trouver la clé de sortie de l’aliénation qu’ils ressentent à l’ordre social. Comme ils ne peuvent pas changer le réel, ils changent les mots, faisant fi des subtilités, des nuances, de l’héritage prodigieux de siècles d’écriture et d’une grammaire qui l’a ordonnée. Trouver une justification dans la citation « Le masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle » (Nicolas Beauzée, Grammaire générale…1767) est du raccrochage aux branches. En revanche, appliquer la maxime du grammairien Maurice Chapelan « Les écrivains doivent connaître la grammaire comme les escrocs le code » ferait montre d’une authentique preuve de liberté d’esprit et de créativité. C’est ce que fait la romancière Marie Darrieussecq qui écrit qu’elle « pratique déjà l’accord au féminin de façon assez discrète dans (ses) romans ». Quel besoin alors a-t-elle de signer la pétition et d’écrire que la règle « le masculin l’emporte sur le féminin » est « scélérate » ? Mais voilà déjà que le sociologue Sam Bourcier, activiste queer, défend lui que « la véritable écriture inclusive (…) c’est l’écriture neutre » !

Le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer s’est dit « pas favorable » à la pétition, ajoutant que « la langue française n’est pas à instrumentaliser ». Quant à Marlène Schiappa secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, elle a déclaré qu’« honnêtement, je pense que c’est assez problématique (…) car on ne peut pas décider de son propre chef ce qu’on va enseigner ou pas, quelle qu’en soit la raison ».

Laissons donc le romancier Marc Lambron conclure : « Le français est une langue libre, hospitalière, qui a de l’allure. Elle respire. Elle a sa propre histoire, son jardin d’herbes folles (…) Ce qui importe le plus est le message, et non la façon de le véhiculer  (…) Le français est une langue suffisamment libre pour accueillir toutes les expressions. Pourquoi vouloir introduire avec l’écriture inclusive une police générale du langage ? (…) L’écriture inclusive est, elle, une norme qu’on veut opposer à une autre norme. Un absolutisme navrant  (…) il s’agit là d’une pensée dictatoriale (…) Cette querelle autour de l’écriture inclusive est le symptôme d’enfants gâtés de démocraties saisies par la tentation suicidaire. »