Chronique – La PMA sans père, quelles conséquences pour tous ? La filiation, lien et repère d’humanité (2/15)

1/ La filiation, lien universel entre les personnes

Les termes de « fils » et « fille », en latin « filius » et « filia » sont de même origine étymologique que « filiation ». Ils viendraient de « felius », adjectif dérivé de l’indo-européen « fela », « le sein ».

Le terme de « filiation » désigne « le lien de parenté unissant l’enfant à son père ou à sa mère », la « parenté » étant « le lien unissant des personnes qui descendent les unes des autres »[1], c’est-à-dire la succession des générations, chacune donnant vie à la suivante.

De manière universelle, la filiation repose sur le couple homme-femme, lequel donne vie à l’enfant. Et la famille est le carrefour de la différence des sexes et de la différence des générations.

 

 

2/ La filiation, repère personnel et collectif

La filiation, qui comporte plusieurs dimensions correspondant à ce qu’est l’être humain, est complexe et riche :

  • La dimension charnelle: conséquence de l’union de l’homme et de la femme. Elle fonde la pérennité de la filiation (elle est irrévocable).
    Dédaignée par les partisans de la filiation fondée sur « l’engagement parental », la filiation charnelle, ou biologique, serait sans importance. Pourtant, les couples qui recourent à l’insémination avec donneur (IAD) demandent systématiquement que le donneur de gamètes ressemble autant que faire se peut au père « social » (ou à la mère, s’il s’agit d’un don d’ovocytes[2]). Quant au débat autour de l’anonymat du don de gamète, il témoigne de l’importance pour l’enfant de cette filiation charnelle.
    De fait, une part importante de la personne vient de son patrimoine génétique, non seulement physique, mais aussi psychique. En témoigne le développement de la psychogénéalogie, ou encore des films comme « La vie est une longue fleuve tranquille ».
    Les ressemblances physiques et psychiques constituent des liens de reconnaissance mutuelle : elles relient des êtres humains les uns aux autres de manière visible. Elles sont créatrices de liens, ce dont l’être humain a éminemment besoin.
  • La dimension sociale: le père et la mère de l’enfant sont reconnus comme tels par la société. Celle-ci reconnaît en conséquence la place de l’enfant dans la chaîne des générations tant du côté paternel que du côté maternel ainsi que la responsabilité des parents vis-à-vis de leur enfant.
  • La dimension psychique (l’enfant, son papa et sa maman) : l’enfant se représente sa conception, non seulement biologique mais aussi affective, liée à l’union de ses parents (que la relation soit stable ou non). En ce qui concerne sa conception, l’enfant aime se représenter le fait que ses parents s’aimaient et qu’il était désiré. La filiation psychique lui permet de se représenter dans la chaîne des générations et parmi ses contemporains, à commencer par ses éventuels frères et sœurs : elle lui donne sa place à lui, spécifique, dans le monde.
  • La dimension affective (l’enfant, son papa et sa maman), nécessaire à l’épanouissement de l’enfant ;
  • La dimension culturelle: le père et la mère transmettant leur culture – au sens large –  à l’enfant ;
  • La dimension juridique: le père et la mère figurent avec l’enfant sur le livret de famille. Leurs liens filiaux étant actés, les parents sont responsables du bien-être et de l’éducation de l’enfant vis-à-vis de la loi et de la société.
    La dimension juridique est le support de la filiation adoptive, mise en place quand un enfant a perdu ceux qui lui ont donné la vie. Dans le monde, l’adoption prend généralement pour modèle la filiation biologique : la famille adoptive doit être fondée sur un couple homme-femme en âge de procréer. La vraisemblance par rapport à la filiation des autres enfants permet à l’orphelin de retrouver une situation qui ressemble à celle des autres de son âge. Surtout, le besoin essentiel d’avoir un papa et une maman est assuré.
    En France, l’adoption est restée possible pour des personnes célibataires, une pratique venant des suites de la Seconde guerre mondiale, qui aurait dû être supprimée[3] quand la situation ne l’exigeait plus. Elle a en outre servi de prétexte à l’adoption pour deux hommes ou deux femmes, légalisée par la loi Taubira : ces possibilités sont regrettables pour les enfants concernés, qui ne sont plus dans un contexte vraisemblable et sont privés une deuxième fois de père ou de mère.

 

Les différentes dimensions de la filiation, correspondant aux diverses dimensions de l’être humain (physique, psychique, affective, sociale, etc.). En même temps, la cohérence correspond à l’unité dont il besoin. Cette cohérence donne toute sa puissance à la filiation. Il est fondamental de la protéger dans toute la mesure du possible, toute rupture pouvant être source de blessure.

La filiation a notamment pour condition de cohérence la prise en compte du fait que l’enfant est nécessairement né d’un homme et d’une femme.

La sociologue Nathalie Heinich indique à ce sujet qu’ « une filiation symbolique sexuée relève des représentations et des institutions sociales, et nullement de la nature : se repérer dans une généalogie, s’identifier à un sexe, sont des opérations qui font intervenir le langage, l’image de soi, le rapport à l’autre, bref, ce qui ressortit à la socialisation (…). C’est donc au nom des besoins sociaux de l’enfant qu’il faut leur assurer un Etat civil, donc des repères, qui ne constituent pas un déni de la réalité (…) Le problème est celui de la parenté symbolique, c’est-à-dire la possibilité pour l’enfant de se penser à la fois dans une continuité généalogique et dans la différence des sexes, fondatrice de la conscience qu’il a de l’autre, et que cette altérité est au cœur de la vie sociale. »

La disjonction entre les divers aspects de la filiation existe dans l’adoption – le père adoptif n’est pas le père biologique -, mais aussi dans le cadre de la PMA avec donneur anonyme (insémination avec donneur, ou IAD).

Ces situations sont différentes de ce que serait la PMA en l’absence de père puisque, dans le premier cas, cela n’a pas été voulu : l’enfant ayant perdu ses parents, on l’a confié à des parents adoptifs ; et dans le deuxième cas, l’enfant a bien un père à ses côtés (la législation actuelle autorisant l’IAD pour les couples homme-femme). Il n’en reste pas moins que dans l’un et l’autre cas, les angoisses qui en résultent souvent sont bien connues. Ces situations n’ont rien d’anodin, bien au contraire. Alors comment peut-on envisager de faire naître volontairement des enfants de père inconnu et en outre les priver de père toute leur vie ?

A ce sujet, le Dr Pierre Lévy-Soussan a fait part de son expérience : « Je vois des enfants et des adultes confrontés à l’impératif de se construire et qui restent « étrangers » au sein de leur famille. Être fils ou fille, père ou mère, est une construction qui n’est jamais acquise. Ces échecs peuvent toucher toutes les familles : des familles qui ont adopté, des couples hétérosexuels qui ont eu recours à un don de gamètes ou qui sont passés par une FIV mais aussi des familles « classiques ». Plus le montage filiatif est complexe, «hors sexe», «in vitro», plus la construction psychique est difficile, fragilisée. Je vous laisse imaginer les conséquences sur des enfants qui seraient dépourvus de filiation paternelle en vertu d’une nouvelle loi. »[4]

 

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[1] Centre national de ressources textuelles et lexicales

[2] Les dons croisés de gamètes sont interdits en France

[3] Sauf dans les cas d’adoption intrafamiliale

[4] Le Figaro, 27 juin 2017