Chronique : « La GPA, sujet central de la Servante écarlate, ignorée de la critique »

Le roman de science-fiction « La Servante écarlate » de Margaret Atwood, publié en 1985, est un succès mondial, traduit en plus de 40 langues. L’histoire ? Les Etats-Unis d’Amérique sont devenus dans le futur une dictature appelée la République de Gilead.

Or, cette année, deux faits simultanés, non coordonnés, ont provoqué un très vif regain d’intérêt pour ce roman : c’est d’une part, après son adaptation au cinéma, sa diffusion sur le câble américain sous la forme d’une série à succès, et d’autre part l’élection à la Maison blanche de Donald Trump. Vous ne voyez pas le lien ? Le président Républicain et ses alliés sont regardés comme l’incarnation possible du pouvoir totalitaire décrit dans le roman.

Mais il est un élément central du roman presque totalement passé sous silence par la critique et par ceux qui brandissent « La Servante écarlate » comme un manifeste anti-totalitaire : la pratique des mères porteuses imposée par ce même pouvoir, les « servantes écarlates » étant des femmes exploitées comme incubatrices.

Dans le roman, c’est la pollution, due notamment à des explosions et des fuites nucléaires, qui a rendu infertiles de nombreuses femmes, d’où un problème de perpétuation des habitants de la République de Gilead. Organisée en trois castes, les femmes appartiennent soit à la caste des Épouses des dirigeants, seules femmes ayant du pouvoir sur la Maison ; ou bien celle des Marthas qui entretiennent la maison ; ou, enfin, celles des Servantes écarlates, habillées de robes rouges et de cornettes blanches, dont le rôle est la reproduction. Toutes les autres, appelées « Antifemmes » (trop âgées, infertiles, opposantes au régime, etc.), sont déportées dans les Colonies.

L’héroïne du roman, Defred, servante écarlate, est au service d’un couple de dirigeants dont la femme est infertile. Son rôle est de tomber enceinte et de mettre au monde un bébé pour ce couple. Comment ? Par un viol ritualisé que le gynécologue du roman « ne supporte pas de voir » : c’est le Dirigeant chez qui elle vit qui la viole en la présence de sa femme, pour tenter de la mettre enceinte tout en faisant comme si l’éventuel bébé est de l’épouse.

Defred, mère porteuse ? Oui, assurément, et le fait que cette fonction s’inscrive dans un régime totalitaire devrait résonner comme une alerte à nos oreilles. Comparons : Defred dit que les servantes sont « des utérus à deux pattes, un point c’est tout. », ce à quoi sont bien réduites les mères porteuses dans les contrats aujourd’hui – quand il y en a – qu’elles signent avec les commanditaires. Defred dit « qu’il y ait eu une bagarre à propos du bébé, ce qui arrive plus fréquemment qu’on ne le croit. Une fois qu’il était là, il se peut qu’elle ait fait des difficultés pour y renoncer. », et l’héroïne d’ajouter « je peux comprendre cela » ; n’est-ce pas ce qui arrive plus souvent qu’il n’est dit, malgré l’engagement pris par la mère porteuse de ne pas réclamer l’enfant après sa naissance ?

Defred, contrainte de porter l’enfant de l’élite ; cela ne vous rappelle rien ? ces hommes et ces femmes de l’hémisphère Nord qui font porter aujourd’hui leurs enfants par des femmes de l’hémisphère Sud dans des relents de néocolonialismes.

Pourquoi cette question des mères porteuses, clé de voûte du roman, n’est-il jamais pensé ? Pourquoi aucun débat n’a-t-il été engagé sur ce sujet ? Pourquoi les féministes, qui se sont emparés du livre pour défendre les droits qu’elles revendiquent (l’avortement en l’occurrence), ne dénoncent-elles même pas le viol subi par les servantes écarlates pour obtenir un enfant ? Même l’une des critiques, qui évoque les « grossesses forcées », les « enfants arrachés à leurs mères pour être élevés par des officiels de haut rang », n’ose pas non plus parler explicitement GPA.

Naturellement, les mères porteuses ne sont pas « violées » – mais en est-on sûr ? -, elles sont inséminées, mais dans quelles conditions ? Après la longue et douloureuse préparation de la grossesse ponctuée de piqûres quotidiennes pendant des semaines pour provoquer une stimulation ovarienne puis pour garder le bébé, il s’ensuit tous les risques et contraintes inhérents à toute grossesse (hypertension, hémorragie, grossesse extra-utérine, douleurs et suites de l’accouchement…), sans oublier les répercussions psychologiques de la GPA sur la mère porteuse (sentiment d’abandon de l’enfant, culpabilité, vide, tristesse, etc.).

Pourquoi donc cet assourdissant silence à propos de la GPA, sujet central de la Servante écarlate ? Feu le romancier Philippe Muray parlait des « mutins de Panurge » dont le combat prend ici la forme exclusive de la contestation contre Donald Trump. Nous constatons que le combat de la majorité des féministes s’est arrêté aux revendications des années 70, passant par pertes et profits celui de la très grande violence de la GPA apparue dans les années 80.

Mais il est une autre raison : la GPA est un tabou chez les féministes. Parce qu’elle est revendiquée par le lobby LGBT dont les féministes partagent de nombreuses revendications. Comme la prostitution, la GPA est un sujet clivant. En prenant le parti de ne pas en parler, les critiques s’évitent ainsi les foudres des associations pro-GPA, toujours promptes à se faire entendre, au nom d’une prétendue égalité, laquelle oublie, en réalité, les femmes exploitées et les enfants victimes de trafic.

Lorsque Margaret Atwood écrit son roman en 1984, elle vit à Berlin-Ouest, tout contre l’Europe de l’Est vivant sous le joug communiste. Son modèle totalitaire, elle l’a sous ses yeux, et ce n’est pas de la science-fiction.

En revanche, ce qui mérite d’être remarqué, c’est qu’elle n’a pas encore conscience, elle n’anticipe pas le fait qu’un jour, ce que subissent les servantes écarlates, des femmes le subiront, incitées non pas par un pouvoir totalitaire, mais par des courants LGBT et par des libéraux, au nom de la loi de l’offre et de la demande. La raison en est qu’en 1984, l’insémination artificielle commence tout juste.

La lecture de « La Servante écarlate » sonne comme une alerte pour la défense des libertés. Quant à la GPA, c’est un tocsin que déclenche Margaret Atwood : à nous de savoir l’entendre, et d’agir pour son abolition internationale dans les plus brefs délais.