Chronique : « En espérant qu’une grande cause ne vire pas au grand barnum médiatique »

Edouard Philippe, Premier ministre et Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat auprès du Premier ministre, chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes ont lancé le Tour de France de l’Égalité Femmes/Hommes la semaine dernière. C’est désormais une grande cause nationale du quinquennat qui a valu cette semaine à la secrétaire d’Etat une standing ovation des députés La République en marche à l’Assemblée nationale. Pourquoi ce choix ? Que dit-il ?

Ce choix, parce qu’« en matière d’égalité entre les femmes et les hommes, changer la loi ne suffit pas ! » écrit le service de presse de la secrétaire d’Etat. « Le combat pour l’égalité entre les femmes et les hommes n’est plus uniquement législatif : les droits des femmes ont progressé en France, grâce à un arsenal législatif constamment renforcé. Malgré les avancées réalisées, les inégalités persistent et les femmes demeurent victimes de nombreuses discriminations : dans la sphère professionnelle, dans l’espace public, au sein même de leur foyer, où s’exercent majoritairement les violences sexistes et sexuelles […] Nous voulons transformer les mentalités pour faire changer les comportements », souligne Marlène Schiappa.

L’intention est louable, et tout le monde semble d’accord avec la secrétaire d’Etat, aucune voix ne s’étant élevée contre ce qui semble faire consensus. Peut être parce que les hommes et les femmes qui l’ont précédée au secrétariat d’Etat et sur le terrain ne l’ont pas attendue. Deux exemples. C’est en 1983 qu’a été créé le Conseil Supérieur de l’Égalité Professionnelle entre les femmes et les hommes (CSEP) dont la mission est de participer à la définition et à la mise en œuvre de la politique menée en matière d’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, notamment sur les questions d’articulation des temps de vie, de modes de garde, de congés familiaux, de systèmes de représentation dans l’entreprise, de harcèlement sexuel et moral, de formation initiale et continue, de diversification des choix professionnels des filles et des garçons et de création d’entreprises par les femmes. D’autre part, le comité interministériel aux Droits des femmes réuni par le précédent gouvernement a arrêté un plan d’actions pour mettre en œuvre « l’égalité réelle » entre les femmes et les hommes. Ce plan d’action se décline en feuilles de route pour chacun des ministères.

Il y a donc eu des actions avant le quinquennat, et nombreuses ont été celles qui ont porté des fruits. Il n’y a qu’à lire les rapports à ce sujet. Si l’on peut dire, les femmes sont devenues des hommes comme les autres, quand ce n’est pas l’inverse. Des professions sont ainsi fortement féminisées comme la médecine et la magistrature. Mais de cela, personne ne veut se féliciter. Il y a un côté sombre, morose, décliniste dans la pensée de la secrétaire d’Etat, qui ne voit les femmes que comme une minorité, victimes à perpétuité de la société, les enfermant dans des stéréotypes pourtant officiellement combattus.

Aussi le grand public retient-il surtout de la secrétaire d’Etat ses prises de positions à l’emporte pièce (CAP Petite enfance pour les mères au foyer, dénonciation des violences obstétricales ou, dans un autre genre, demande de retrait d’une affiche de La Manif Pour Tous sur l’écologie) et ses actions spectaculaires (mise en place d’un budget genré pour le ministère de l’Agriculture…). A la fin, tout cela donne l’impression d’un grand barnum qui se veut social, proche des gens, en tous les cas de la moitié de la population, mais sans vision.

Les grandes causes nationales depuis 2007 ont été la maladie d’Alzheimer ; le dispositif Pasteurdon pour l’aide à la recherche ; les dons d’organes, de sang, de plaquettes et de moelle osseuse ; la lutte contre les violences faites aux femmes ; la lutte contre la solitude ; l’autisme, l’illettrisme ; l’engagement associatif ; la lutte contre le dérèglement climatique ; la lutte contre le racisme et l’antisémitisme ; les comportements qui sauvent et le sauvetage en mer.

A la lecture de ces causes passées, nous comprenons la philosophie qui a gouverné ces choix : promouvoir un sujet qui nous dépassent tous, difficile à incarner par un ministère (la solitude par exemple). Or, en l’occurrence, le sujet de « l’Égalité Femmes/Hommes » est déjà présent dans le quotidien des Français, où qu’ils vivent, quoi qu’ils fassent. Avec cette initiative, est-on vraiment dans l’action ou plutôt dans la comm ? L’avenir le dira…

Nous proposons en tout cas, pour la prochaine cause nationale, un choix réellement novateur et pour lequel la volonté politique pourrait changer la donne : celui de la jeunesse et l’enfance. La France ne peut plus laisser 150 000 jeunes quitter chaque année le système scolaire sans formation. Elle ne peut plus ignorer les 150 000 enfants pauvres vivant hors famille : ceux-là, personne ne les entend et bien peu en parlent.

Mais il est vrai que la famille comme la jeunesse n’ont pas retenu l’attention du nouvel exécutif : ils sont même privés de ministère – une première depuis des décennies. C’est ainsi qu’aucune voix n’est présente au sein du gouvernement pour défendre ces citoyens « invisibles » ou « inaudibles » selon les mots employés par Marlène Schiappa pour parler des femmes.