Chronique – Les droits de l’enfant : une « idéologie » selon Irène Théry

Dans le dernier numéro du Nouveau Magazine Littéraire, la sociologue et militante Irène Théry dézingue La Manif Pour Tous à tout va et les opposants à la PMA sans père à l’occasion d’un article sur le sujet dans lequel elle répond à leurs arguments. Dès le titre, ça commence bien : « Bioéthique : sortir des clichés réacs ».

« La PMA pour toutes les femmes c’est le triomphe de la PMA de « convenance«   a déclaré Eric Ciotti. Irène Théry riposte à cet argument en écrivant que « la PMA thérapeutique, dont l’objectif est de soigner une infertilité pathologique, représente 95% des naissances de PMA. Et 5% viennent de la PMA avec don, qui est justement celle qu’on veut ouvrir à toutes les femmes. Or celle-ci n’a jamais été thérapeutique. En cas de don de sperme, le mari stérile reste tout aussi stérile. La PMA avec don n’est pas un traitement médical de l’infertilité, mais un arrangement social permis par la médecine (…) La prétendue « rupture«  dans le rôle de la médecine qu’impliquerait la PMA pour toutes est un mythe ».

Le sophisme ? Madame Théry fait une pirouette en alignant le cas du mari avec ceux des femmes seules ou en couple avec une autre femme : contrairement au premier, c’est l’absence d’homme et non un problème de stérilité qui les empêche de concevoir un enfant.

La sociologue estime par ailleurs que comme la loi permet l’adoption homoparentale, « notre pays a donc déjà clairement répondu à la question : oui, un enfant peut avoir deux mères (et pas de père) ». Elle reconnaît donc bien qu’il y aurait absence de père, même si elle n’aime pas l’écrire et le dire (sauf entre parenthèses – tout un symbole !).

Donc que fait-elle ? Elle accuse ceux qui y sont opposés « d’entrer en sédition contre notre droit commun », et de « faire croire qu’on va imposer à des enfants d’être « orphelins » de père ». Mais qu’est-ce donc d’autre ? Pour elle non, parce que « dans la PMA avec don, personne n’est orphelin de rien ». Mais le père vous dis-je ? Oui, madame Théry, le père, ce truc qui pourvoit en sperme, mais pas que, qui apporte l’altérité, la différence, l’ouverture… ?

Eh bien Madame Théry écrit : « Les enfants issus de la coopération procréative entre des parents et un donneur ne manquent de rien du tout, que leurs parents soient homosexuels ou hétérosexuels. C’est aussi simple que cela ». On en reste bouche bée quand tant et tant d’histoires de recherches des origines par des enfants nés de don de sperme sont là pour illustrer la quête de leur filiation. Irène Théry pense que dire les choses suffit, que savoir suffit, que l’enfant est ou sera résilient. Au passage, on appréciera l’expression de « coopération procréative » !

Mais d’où vient cette naïveté à laquelle nous avons du mal à croire venant d’elle ?

Le fait, c’est qu’Irène Théry a adhéré à un courant de pensée et à la militance d’une sorte de parti des adultes qui ont décidé que nous pouvions, nous la société actuelle, décider de priver sciemment un enfant de son père. Comprendre cela est fondamental.

En effet, à partir de là, elle déroule ses arguments en accusant ses opposants de « radicalisation », de faire des couples de femmes des « boucs émissaires ». Elle pense que l’effacement du père ou de la mère n’a pas d’importance. Pour elle, « la priorité est que l’Etat cesse d’organiser la manipulation de l’identité narrative de l’enfant » : mais amputer un enfant de la moitié de sa famille, n’est-ce pas plus qu’une manipulation, un crime ?

Elle souhaite « un modèle où on assume tout simplement que l’engendrement avec don existe et constitue une façon parfaitement légitime et belle de fonder une famille ». Ainsi don et abandon du droit à la continuité historique et à la vraisemblance iraient ensemble.

Mais alors pour l’enfant, quid du respect de l’article 7 de la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE) qui reconnaît à tout enfant, « dans la mesure du possible, le droit de connaître ses parents et d’être élevé par eux » ? Madame Théry n’en parle jamais. Parce qu’elle n’aime pas cette convention : « un texte pour le moins ambigu[1] » écrivait-elle en 1992 au moment de sa ratification par la France. Elle y dénonçait « l’idéologie des nouveaux droits de l’enfant », pas moins.

Et je ne résiste pas à citer ce qu’elle écrivait face à ses adversaires du moment – toute ressemblance avec la situation actuelle et la façon dont elle traite ceux qui ne pensent pas comme elle, étant bien-sûr accidentelle : « Ainsi, à la faveur de la convention, mais en quelque sorte au mépris de la diversité des conceptions qui sous-tendent ce texte, c’est bien une idéologie, l’idéologie des nouveaux droits de l’enfant, qui a tenu le haut du pavé. S’inscrivant tout à fait clairement dans la lignée des partisans de l’autodétermination (..) les idéologues des nouveaux droits de l’enfant n’ont eu de cesse de dénoncer comme « traditionnelles », « retardataires », scandaleuses au regard de la morale, de la science et de l’histoire, l’incapacité juridique qui définit la minorité, et la logique de protection de l’enfance. N’hésitant parfois devant aucune des méthodes les plus classiques ou les plus bouffonnes de l’intimidation intellectuelle, ils ont construit non pas une argumentation, mais un sentiment de scandale, d’une force extraordinaire. Dès lors, toute réticence cataloguait les dissidents en nostalgiques de la toute-puissance du camp adulte. »

Ainsi, Irène Théry se levait contre ce « scandale » de la ratification par la France de la Convention internationale de l’enfant et d’un fait défendu à l’époque par ses promoteurs : « il est temps de considérer enfin l’enfant comme une personne ».

Depuis, Irène Théry n’a pas changé : l’enfant, pour elle, n’est pas complètement une personne et elle ne lui reconnaît pas tous les droits inscrits dans la CIDE, la convention la plus signée au monde pourtant. Elle se croit donc autorisée à décréter, du haut de sa chaire de sociologue (qui n’en fait aucunement une experte de l’enfance, notons-le), que les enfants peuvent bien se passer de père. Mais n’est-ce pas « réac », justement, de rester, comme autrefois, sur l’idée que l’adulte est tout puissant vis-à-vis de l’enfant ?

[1] « Nouveaux droits de l’enfant, la potion magique ? » Irène Théry, Esprit, mars/avril 1992

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