Chronique : Concours de l’ENA : nouvelle affaire des fiches

On se pince à la lecture du dernier rapport « Sur les concours d’entrée à l’école nationale d’administration ». Le jury, constatant l’absence de référence des candidats au débats sur le mariage dit « pour tous », se plaint du politiquement correct. Ce n’est pas le terme employé, mais c’est bien ce dont il parle.

Le sujet posé aux candidats était « Peut-on faire confiance aux pouvoirs publics ? », sujet casse gueule s’il en est pour un aspirant haut-fonctionnaire. Voilà ce qu’écrit le jury à l’heure du bilan : « De nombreuses copies sont singulièrement dépourvues d’exemples concrets (…) Il est surprenant de ne pas trouver de référence au mariage pour tous et aux imposantes manifestations qui ont occupé les rues au moment du vote de la loi. » A ce stade, nous ne pouvons que saluer l’indépendance, stupéfiante, des membres du jury qui ont réussi à s’affranchir de la pensée dominante. Le rapport poursuit : « Il s’agit pourtant d’une rupture de confiance spectaculaire entre l’Etat et une partie des citoyens, plus parlante que l’évocation des guerres de Religion au XVIe siècle, trouvée dans plusieurs copies ». « Enfin ! » a-ton envie d’écrire. Oui, enfin des hommes et des femmes de qualité qui reconnaissent à sa juste mesure ce qui c’est passé. Le rapport enchaîne sa critique : « C’est comme si le candidat imaginait la copie idéale comme un texte éthéré, où n’apparaitraient surtout pas les sujets délicats. » et suggère une explication, « l’autocensure » qui « aboutit à des copies très uniformes où le point de vue personnel apparaît rarement. » Oui, misère de l’uniformité de la pensée !

De guerre lasse, le rapport indique que « L’examinateur traque donc l’originalité comme une denrée rare. Parfois, il croit la trouver dans une référence… » Mais patatras ! Il remarque que celle-ci « apparaît dans les mêmes termes sous la plume de plusieurs candidats, trahissant la fiche de lecture » Les fiches, voilà un autre coupable : rien ne change donc dans notre République !

Et le jury d’insister, « Les candidats doivent utiliser leurs connaissances pour construire une réflexion personnelle. Ils doivent prendre le temps de réfléchir à la question posée ou au thème central du devoir. Le candidat doit s’interroger sur la portée du sujet, soulever des questions, apporter des nuances, proposer parfois des solutions, dégager des perspectives globales cohérentes. » C’est-à-dire s’affranchir de la pensée unique.

Hélas, cela n’est pas gagné, quand quelques lignes plus loin il est écrit : « Le « vivre ensemble » : une affaire de l’État ? », que « les bonnes copies comportent, notamment, une description des « menaces pour le vivre ensemble ». Lesquelles ? « Inégalités, intolérances (ethnique, religieuse, sociétale …) ». « Inégalités sociétales », ça ne vous rappelle rien ? A nous, si. Et nous revoilà donc parti dans le politiquement correct le plus éculé.

Alors, quel candidat a envie de prendre le risque de parler du mariage « pour tous » censé mettre fin à une « inégalité sociétale » ? Aucun.

Il est temps que les examinateurs de l’ENA reviennent au réel : dans notre démocratie, le débat d’idées, la réflexion intellectuelle sont désormais soumis à une forme d’autocensure qui conduit à éviter certains sujets, aussi importants soient-ils.

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