Chronique – A quand la prise en compte du travail domestique dans le PIB ?

 

 

Les Français travaillent à la maison, mais cela n’a aucune valeur dans le calcul du produit intérieur brut (PIB). Simple angle mort, ou bien tabou ? Regardons les chiffres ; ils sont éloquents.

En effet, le travail domestique est dans la plupart des cas ni productif, ni marchand, tandis que le calcul du PIB ne prend en compte que la valeur marchande de tous les biens et services finaux produits dans un pays pendant une période de temps donnée. Pourtant, on estime le temps domestique à l’équivalent de 60 milliards d’heures travaillées en 2010 ! Une bagatelle.

Car chaque jour, en moyenne, nous consacrons plus de 3 heures à des tâches domestiques (cuisine, courses, soins et éducation des enfants, etc.). Ainsi, nous produisons des services dont bénéficient nos familles, nous-mêmes, et in fine la société. Mais ces services ne sont pas comptabilisés dans le PIB, ils ne valent rien, zéro. Or, le travail domestique « est inestimable, il vaut tout : l’infini » écrivent les économistes Anne Chadeau et Annie Fouquet. Alors qu’il le serait si nous achetions ces services, sous la forme par exemple d’heures de garde d’enfants.

Des économistes se sont donc essayés à calculer la valeur de cette production domestique. Selon le périmètre des activités retenues comme productives, le temps consacré à la production domestique sur une année en France représente une à deux fois le temps de travail rémunéré. Cette production est ainsi évaluée à 33 % du PIB. Elle est majoritairement réalisée par les femmes (64 % du temps de travail domestique).

Alors que Bruxelles oblige les Etats à intégrer dans le calcul de leur PIB des « activités » telles que le trafic de drogue et la prostitution (la France ayant finalement accepté de comptabiliser le « marché » de la drogue cette année), le temps n’est-il pas venu de réfléchir à la valorisation de ce « travail invisible », le travail domestique et parental.

C’est ce que recommande le « Rapport de la Commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social » du prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz remis à Nicolas Sarkozy en 2008. Il traite de la mesure du bien-être « au-delà du PIB », et souligne la nécessité de mesurer cette production domestique. Il écrit : « Le mode de fonctionnement des ménages et de la société a profondément changé. Ainsi, nombre des services qui étaient autrefois assurés par des membres de la famille sont aujourd’hui achetés sur le marché. Cela se traduit dans la comptabilité nationale par une augmentation du revenu et donne à tort l’impression d’une augmentation du niveau de vie, alors qu’en fait, la fourniture de services autrefois non marchands incombe maintenant au marché ».

Puis il donne un exemple éclairant : « Prenons un ménage comprenant deux parents et deux enfants, disposant d’un revenu de 50 000 unités monétaires par an, dans lequel un seul des parents occupe un emploi rémunéré à plein temps et l’autre se spécialise dans la production au foyer. Le parent qui reste à la maison prend en charge toutes les courses, cuisine tous les repas, assure tout le ménage et s’occupe seul des enfants. Ce ménage n’a donc pas besoin de consacrer une quelconque partie de son revenu marchand à l’achat de ces services. Prenons maintenant un ménage comprenant deux parents et deux enfants, dans lequel les deux parents occupent un emploi à temps plein rémunéré pour le même montant total (50 000 par an) et aucun des parents n’a le temps d’assurer la production au foyer ou de s’occuper des enfants. Ce ménage doit payer pour la totalité des courses, de la cuisine, du ménage et de la garde des enfants. Son revenu disponible est donc réduit. Les modes de calcul traditionnels considèrent que ces deux ménages ont le même niveau de vie, ce qui n’est manifestement pas le cas. »

N’est-il pas grand temps, dans le cadre du renouveau de ladite « start-up Nation », de changer notre façon de voir le travail domestique accompli par les pères et les mères ? N’est-ce pas aussi une question de justice sociale, et de valorisation du rôle – déterminant – des familles, mais rarement évoqué, précisément parce que non valorisé ? Nous le pensons.

 

 

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