La folle « usine à bébés » d’un jeune millionnaire japonais

Un richissime héritier japonais a réussi à concevoir plus de 30 enfants avec des mères porteuses en Thaïlande. Il voulait aller jusqu’à 1000, et continuer jusqu’à sa mort. Le pays est sous le choc.

 

 

« En 2012, un jeune Japonais, cheveux longs et lunettes d’étudiant sage, Mitsutoki Shigeta, contacte New Life Global Network, une agence internationale de gestation pour autrui (GPA) basée en Géorgie. Habituée aux couples mûrs en mal d’enfants, la directrice Mariam Kukunashvili est surprise par l’âge du candidat – 22 ans – et plus encore par sa demande insolite : procéder simultanément à deux GPA avec deux mères porteuses.

Mariam accepte de recruter deux Thaïlandaises qui seront suivies dans une clinique spécialisée de Bangkok, All IVF. Les deux grossesses se passent sans encombre et aboutissent à trois naissances. Quand l’heureux père la contacte à nouveau, et lui demande qu’on lui organise dans la foulée plusieurs autres GPA en Thaïlande, Mariam commence à s’interroger. Entre-temps, elle a appris du personnel médical à Bangkok que le jeune Shigeta ne fait pas mystère de son désir de mettre au monde beaucoup de bébés.

Cent, voire mille, au rythme de « dix ou quinze chaque année, jusqu’à sa mort », puisqu’il veut faire congeler son sperme pour pouvoir continuer à procréer même quand l’âge l’aura rattrapé et qu’il souhaite acheter l’équipement nécessaire pour stocker les paillettes de sperme chez lui.

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Un projet dément

Malgré son projet détonnant, le géniteur en série aurait pu tranquillement continuer à fabriquer des descendants par douzaines dans le petit monde peu regardant de la GPA thaïlandaise si celui-ci n’avait été secoué, il y a peu, par un premier scandale. Le 31 juillet, à Bangkok, une mère porteuse en colère révèle à la presse que le couple australien pour lequel elle a mis au monde des jumeaux est reparti avec l’un des bébés, abandonnant sur place son petit frère, trisomique.  

Choc dans tout l’Extrême-Orient, et plus encore en Thaïlande, où l’opinion tombe des nues en découvrant ce qui se passe dans des hôpitaux et cliniques qui jouissaient jusqu’ici d’une image extrêmement positive. Grâce à une absence totale de législation, ils sont devenus les fournisseurs peu scrupuleux du tourisme médical à visée reproductive.

Mais c’est la révélation quasi concomitante du projet dément du jeune Shigeta qui va déclencher la tempête. Le 5 août, sur les indications d’un informateur, les policiers font une descente dans un immeuble ultramoderne, The Niche, une luxueuse résidence à l’architecture élégante du nord de la capitale.

Un gynécée dirigé par une transsexuelle

Dans plusieurs pièces remplies de jouets mais à l’ameublement spartiate, ils trouvent neuf bébés âgés de 2 semaines à 2 ans, neuf nourrices ainsi qu’une jeune femme enceinte de sept mois. A la tête de ce gynécée, une Japonaise de 27 ans, Yuko Unno, gère les affaires au nom du riche héritier. On ne sait pas si elle et lui forment un couple. On sait, selon des sources sûres, que la Japonaise serait une transsexuelle. On sait aussi que les deux sont ensemble quand ils quittent le pays dans la précipitation, en emmenant peut-être un enfant.

Les bébés de The Niche seront, eux, transférés à l’orphelinat du quartier en attendant que leur identité soit clarifiée. Depuis, le Japonais ne s’exprime plus que par l’intermédiaire de ses avocats et personne ne sait où il a trouvé refuge. Il est vrai qu’il a l’embarras du choix : il possède trois passeports, un japonais, un cambodgien et un hongkongais.

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Celle-ci, durant tout le mois, ne cesse de s’agrandir de façon vertigineuse. Rapidement, on retrouve deux autres bébés soignés dans un hôpital. Puis on apprend que quatre autres ont été emmenés par Shigeta et Yuko au Cambodge au cours de deux voyages distincts. Cela fait déjà quinze petits. Un seizième, apprend-on, est entré dans le pays en provenance d’Inde avec un passeport japonais, et quand les enquêteurs découvrent que le très cosmopolite Japonais a traversé la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge soixante-deux fois depuis 2012, on s’attend à en découvrir beaucoup d’autres.

Interpol ouvre une enquête

Interpol décide enfin d’ouvrir une enquête dans tous les pays où le millionnaire possède des intérêts. En Inde, on retrouve la trace de trois autres enfants et peut-être aussi les sources de l’affaire. A ce que l’on suppose aujourd’hui, c’est dans ce pays que Shigeta, alors qu’il avait à peine dépassé les 20 ans, a démarré son grand projet. L’Inde était alors un paradis pour quiconque recherchait des mères porteuses, dans n’importe quel cadre. Ce n’est qu’à cause des mesures prises en 2012 par New Delhi pour en finir avec les dérives et réserver ces prestations aux seuls couples mariés que le marché s’est reporté sur la Thaïlande, au fou juridique avantageux.

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Aux yeux de la législation thaïlandaise, le test ADN suffit pour prouver la paternité. Mais combien d’enfants cela concernerait-il ? En épluchant le bail de l’appartement, les enquêteurs thaïlandais viennent encore de découvrir l’existence de vingt et un autres bébés, tous nés à Bangkok, et enregistrés à cette adresse entre novembre 2013 et juin 2014.

A ce jour, cela porterait donc le total (peut-être provisoire) de la fratrie Shigeta à plus de trente-cinq, tout en ajoutant encore de la confusion à la confusion : les registres de naissance ont révélé que ces vingt et un petits sont issus d’ovules provenant de femmes appartenant à huit nationalités différentes : neuf Espagnoles, trois Israéliennes, deux Suédoises, deux Brésiliennes, deux Australiennes, une Américaine, une Chinoise et une Malaise !

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Article publié sur Le Nouvel Obs