Le Figaro : « Adoptés, ils sont abandonnés une deuxième fois »

Entre 5 et 15% des enfants adoptés en France sont confiés aux services sociaux. Dans certains cas extrêmes, les parents adoptifs abandonnent définitivement leurs enfants. Le Figaro a recueilli leurs témoignages.

«Mon père, heu… Je veux dire, Patrick.» C’était il y a plus de 10 ans, et Eva, malgré elle, parle toujours de l’homme qui a révoqué son adoption comme de son père. Environ 2000 enfants sont adoptés en France chaque année, et l’histoire familiale qui s’ensuit peut virer au drame. Le phénomène est extrêmement difficile à quantifier, car très peu d’études ont été menées sur le sujet. Selon les derniers chiffres publiés par le ministère de la Santé il y a plus de 10 ans, près de 15% des enfants adoptés sont ensuite placés auprès des services sociaux. Selon une autre enquête de l’Observatoire National de l’Enfance en Danger (Oned), ce chiffre tourne autour de 5%. «Mais c’est sûrement beaucoup plus», estime Pierre Levy-Soussan, pédopsychiatre, auteur de Destins de l’adoption .

Jeanne a ainsi confié sa fille, Johanna, aux services sociaux à 12 ans, six ans après l’avoir adoptée. «Elle ne m’a jamais aimée. Dès la première rencontre, elle ne voulait même pas me regarder. J’ai confié mes doutes aux professionnels, sur place, qui m’ont dit que tout s’arrangerait», confie-t-elle.» Quelle naïve j’étais, poursuit Jeanne. Rien ne pouvait apaiser Johanna. Elle avait construit un mur de haine autour d’elle et appelait sans cesse sa mère biologique. Elle avait vécu l’adoption comme un enlèvement.»

«Il est faux de croire qu’avec de l’amour, on résout tout»

Le passé traumatique de l’enfant rend en effet parfois très difficile la construction d’une relation familiale. «Les parents sont bercés d’illusion. Il est faux de croire qu’avec de l’amour, on résout tout», indique Sylvie Le Bris, co-fondatrice de l’association Pétales, spécialisée dans le soutien aux familles adoptives. «Les parents peuvent se sentir d’autant plus démunis quand la détresse de l’enfant s’exprime par de la violence et du rejet», poursuit la spécialiste. Car même si dans la majorité des cas les parents sont aimants et bien intentionnés, cela ne suffit pas pour panser des plaies aussi béantes que celles causées par l’abandon, la vie en orphelinat, le déracinement. C’est, raconte Jeanne, après des années de conflit et de disputes insolubles avec Johanna, qu’elle décide de la placer auprès de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE). «J’ai pleuré des nuits entières», raconte-t-elle. «Mais Johanna ne semblait se sentir bien qu’en collectivité, elle était par exemple heureuse quand elle allait au centre aéré». Cette séparation, qu’elle imaginait temporaire, est aujourd’hui définitive. «Johanna n’a jamais voulu revenir», poursuit Jeanne. Elle n’a plus aucune nouvelle.

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Par Judith Duportail  | Publié le 16/12/2013 à 08h12