Le Figaro : GPA : lettre ouverte de Sylviane Agacinski à Emmanuel Macron

TRIBUNE – Le candidat d’En marche ! semble envisager de légaliser la GPA d’apparence «éthique», s’inquiètent Sylviane Agacinski, philosophe, Ana-Luana Stoicea-Deram, présidente du Collectif pour le respect de la personne, et Martine Segalen, ethnologue.

Monsieur le ministre, plusieurs candidats à l’élection présidentielle ont pris des positions très claires contre la gestation pour autrui (GPA). En réponse au questionnaire que nous leur avons adressé, Jean-Luc Mélenchon, François Fillon et Benoît Hamon se sont prononcés en faveur d’initiatives internationales pour l’abolition de la GPA. Vous ne nous avez pas répondu.

Vous avez pris publiquement des positions ambiguës. En décembre 2016, vous avez dit ne pas être favorable à l’autorisation de la GPA en France, sans la critiquer dans son principe et en précisant que «la société n’est pas prête». Si elle l’était, le seriez-vous aussi? Ensuite, vous avez indiqué qu’il s’agissait d’un débat entre la dignité et la liberté «impossible à trancher».

La «Lettre ouverte» que vous avez adressée aux personnes LGBTI le 16 avril et diffusée sur le site d’En marche! nous étonne et nous inquiète. Non que nous ne partagions votre volonté de lutter contre toutes les formes de haine et de discrimination envers les personnes LGBTI, mais parce que vous êtes désormais le seul candidat qui prenne sur la question de la GPA une position réglementariste.

Vous dites vouloir «lancer une initiative internationale afin de s’attaquer au problème de la GPA très peu payée et subie». Est-ce à dire que, supposée «bien payée» et consentie, sur le modèle californien, cette pratique vous paraît légitime?

Déjà, en février dernier, vous aviez évoqué une «convention internationale de type La Haye pour lutter contre la marchandisation du corps des femmes et le trafic des enfants». Vous faisiez visiblement référence aux travaux menés sur la GPA transnationale au sein de la Conférence de La Haye (organisation internationale s’occupant de droit civil et commercial). Or, l’objectif de ces travaux n’est nullement de lutter contre les trafics au nom des droits humains, mais plutôt d’adopter quelques règles juridiques minimales pour donner à la GPA une apparence «éthique» et d’assurer son bon fonctionnement en levant les obstacles tels que les problèmes d’état civil. Autrement dit, leur but est de réguler le marché de la procréation, avec le soutien actif des partisans de la GPA.

Nous ne pouvons admettre que le marché devienne le modèle indépassable des relations humaines et que plus rien ne lui échappe.

Comment ignorer la profondeur de l’aliénation des femmes qui s’engagent dans une convention de GPA, et dont la vie privée est contrôlée dans les moindres détails pendant neuf mois? Vous semble-t-il réellement légitime et progressiste que la loi permette à quiconque de louer le corps d’une femme le temps d’une grossesse et d’acheter un enfant à sa naissance?

La préséance du consentement sur toute autre considération met le droit des contrats au-dessus des normes communes destinées à protéger les individus contre la pression de l’argent, comme si le consentement des contractants suffisait à légitimer n’importe quel contrat. Un tel raisonnement conduirait à dire que chacun est «libre» de vendre un organe, comme le soutiennent certains économistes ultralibéraux, tel Gary Becker.

Vous vous dites également favorable à la transcription pure et simple de l’état civil français des enfants nés d’une mère porteuse à l’étranger. La France se soucie au plus haut point de l’intérêt des enfants. Elle préserve leurs droits, mais elle ne peut admettre de falsifier la filiation maternelle d’un enfant, car sa personne et ses droits familiaux ne peuvent faire l’objet d’une transaction, et l’on ne peut tolérer le développement d’un tourisme procréatif qui a aujourd’hui une dimension néocoloniale. L’enfant qu’on fait naître d’une «mère de substitution» subit une violence spécifique dont vous ne semblez pas prendre la mesure.

C’est pourquoi nous attendons d’un candidat à la présidence de la République qu’il se montre particulièrement attentif à l’injustice dont sont victimes à la fois les femmes et les enfants du fait de la pratique sociale de la GPA. Nous attendons qu’il défende les droits fondamentaux de la personne humaine figurant dans la Constitution, et par conséquent qu’il soit prêt à s’engager, avec d’autres pays européens, vers une abolition universelle de la GPA.

Source : 
Par Sylviane Agacinski, Ana-Luana Stoicea-Deram et Martine Segalen | Publié le 18/04/2017 à 17h54
http://premium.lefigaro.fr/vox/societe/2017/04/18/31003-20170418ARTFIG00231-gpa-lettre-ouverte-a-emmanuel-macron.php