Chronique du jour : « Contre la police de la pensée »

La sociologue Nathalie Heinich reçoit aujourd’hui le prix Pétrarque de l’essai pour son dernier ouvrage publié aux éditions Gallimard, Des valeurs, une approche sociologique. Le jury est composé de membre des rédactions de France culture et du Monde. Son éditeur présente ainsi l’ouvrage : « « Valeurs » : jamais ce terme n’a été aussi fréquemment invoqué, alors même qu’il est peu ou mal défini. Plutôt que de contourner ou de disqualifier la question, Nathalie Heinich l’aborde avec sérieux, au moyen des outils des sciences sociales, en adoptant une approche descriptive, compréhensive et résolument neutre. Elle montre ainsi que les valeurs ne sont ni des réalités ni des illusions, mais des représentations collectives cohérentes et agissantes ».

Dès l’annonce du nom du lauréat du prix, une pétition est lancée sur Internet pour le « Retrait du prix à Nathalie Heinich ». La raison ? « En ce mois des fiertés LGBT, Le Monde et France Culture décernent leur prix de l’essai à l’auteur néo-conservatrice, anti-féministe et aux prises de positions homophobes Nathalie Heinich… l’une des idéologues les plus engagés dans la légitimation des idéologies homophobes et des schémas de La Manif Pour Tous. Il y a quelques années, ses inacceptables et choquantes prises de position (notamment dans la revue Le Débat) contre le mariage gay (décrit comme une « perversion ») avaient été résumées ainsi sur un blog de Yagg : « Nathalie Heinich affirme à l’envie que le mariage pour tous est « une perversion de l’idéal républicain », « très exactement, un dispositif pervers », « une multiple perversion ». Et, comme si ce n’était pas suffisant, elle ajoute, pour fustiger à nouveau « de tels dispositifs pervers » : « La perversité va souvent de pair avec le déni ». Etonnante, cette propension à parler de « perversion » en martelant le mot, dans un article sur les LGBT. La sociologue prétend également que les militants des droits LGBT ont « invoqué, comme cela a été fait », un « droit à l’enfant »… alors que cette expression, en réalité, provient justement des opposants aux droits civils pour les LGBT ! Mais le morceau de bravoure de Nathalie Heinich est sans doute celui-ci, qu’il faut lire in extenso pour l’apprécier : « Dans le cas [des homosexuels], l’incapacité [à procréer] ne relève pas d’une donnée physiologique mais d’un choix de vie, en l’occurrence le choix de refuser le commerce sexuel avec l’autre sexe, même dans un but purement procréatif […] Selon elle, les LGBT qui souhaitent avoir des droits équivalents à ceux des hétérosexuels ont « un mode de fonctionnement psychique qui ne connaît d’autre modalité de transaction avec le réel que le fantasme infantile de toute-puissance opposé à une autorité forcément maléfique, et forcément coupable ». Les prises de position réactionnaires ne se limitent pas à ces questions, mais couvrent pratiquement tout le spectre des sujets (politiques, avec évidemment ces positions sur le féminisme, ou encore esthétiques, cf. ses écrit sur l’art contemporain…) [..] Nous exprimons ici le choc et la violence que représente l’attribution d’un tel prix à N. Heinich. Nous condamnons ce choix inacceptable et incompatible avec les valeurs démocratiques qui devraient animer une radio de service public et un grand quotidien. Nous demandons aux membres du jury de revenir sur leur choix ».

Le texte de cette pétition « est largement inspiré du post de Geoffroy de Lagasnerie sur son compte Facebook ». Aujourd’hui 1844 personnes ont signé cette pétition qui n’a pas fait bouger d’un iota les membres du jury qui remettront son prix à Nathalie Heinich.

La sociologue fait de la sociologie à propos des valeurs, insupportable ; elle interroge le mariage gay, inadmissible ; elle s’oppose à l’ouverture de la PMA et de la GPA dans un texte paru en 2014, intolérable.

Geoffroy de Lagasnerie n’en est pas à son premier coup d’essai. Il y a trois ans, il appelait au boycott de la 17e édition du cycle de conférences « Les Rendez-vous de l’histoire » de Blois, dont le thème était « Les Rebelles ». La raison ? Marcel Gauchet qui prononçait la conférence inaugurale était dénoncé comme un intellectuel réactionnaire « Contre quoi Gauchet s’est-il rebellé dans sa vie si ce n’est contre les grèves de 1995, contre les mouvements sociaux, contre le PaCS, contre le mariage pour tous, contre l’homoparenté, contre les mouvements féministes, contre Bourdieu, Foucault et la ‘pensée 68’, contre les revendications démocratiques ? »

A cette attaque Marcel Gauchet avait réagi en la qualifiant de « bêtise rétrograde d’une extrême-gauche en délire ».

Selon Lagasnerie, réfléchir aux réformes sociétales, les critiquer, proposer des voies alternatives, et ne pas être d’accord avec ce qui est écrit, dit et revendiqué par la doxa est interdit. Cet intellectuel pratique la police de la pensée – si vous n’êtes pas avec moi, vous êtes contre moi. Pratiquement cela prend la forme de la censure.

« Pas de liberté pour les ennemis de la liberté » proclamait Saint-Just pendant la Révolution française. En cette veille de 14 juillet, rien n’a changé.

Restons vigilants. Et continuons de penser librement, d’écrire, dire et revendiquer autre chose, de proposer d’autres voies d’actions, et ne pas se laisser faire par des hommes et des femmes qui sont des rebelles de papier.